jeudi 3 décembre 2015

Critique : Le fils de Saul de László Nemes, par Solène Colin






        On s’assoit. L’obscurité remplit la salle. Le film commence. Un format carré, une profondeur de champ plus que courte : on ne perçoit que du vert et le chant de quelques oiseaux. Un homme, au loin, s’approche. Sa silhouette ne devient nette que lorsqu’il arrive tout près de nous, et il occupe alors la quasi-totalité du cadre. Tout à coup, c'est le chaos total : l'arrière-plan devient une foule, le chant des oiseaux devient cris et pleurs. Mais la caméra, elle, ne bouge pas, restant fixe sur le personnage. Voici un aperçu du plan-séquence d'ouverture du Fils de Saul, qui raconte sans la montrer la mise à mort d'un convoi de déportés dans une chambre à gaz. Les mouvements de caméra, l'absence de profondeur de champ et les déplacements des acteurs minutieusement travaillés annoncent la forme de l'ensemble du film. Et dix minutes plus tard, alors que le son emplit la salle et que chaque spectateur retient son souffle, une question se pose : suis-je capable de tenir encore une heure et demie ?
        Et l’on reste. Pour le meilleur, mais surtout pour le pire.
   Pendant une heure quarante-sept, on suit le membre d'un Sonderkommando d’Auschwitz, Saul Ausländer, qui, pensant reconnaître son fils parmi les victimes, va tout faire pour lui offrir une sépulture selon les règles.
       La faible profondeur de champ et des plans très serrés sur le visage de Saul, ainsi que des plans subjectifs qui nous livrent son point de vue, nous font subir une véritable immersion dans le camp, à la fois visuelle et sonore. Cependant, à aucun moment nous ne voyons l’arrière-plan, le milieu, le camp. On sent que László Nemes connaît les enjeux des représentations de l’irreprésentable. C’est par l’usage du flou qu’il échappe à l’alternative montrer/cacher : ce qu'il ne montre pas, nous le percevons néanmoins, sans pour autant pouvoir l’observer. Qu’on n’aille surtout pas croire que la violence n’est pas présente ou larvée, non, elle est partout. Ce film n’est pas beau, il est fort. On ne prend aucun plaisir à le voir, pourtant on ne regrette pas d’être venu, et de s’être assis au premier rang.
     Alors que les derniers survivants s’éteignent et, pour la plupart, emportent avec eux leurs témoignages sur les camps, Nemes inaugure une nouvelle manière de transmettre le passé aux générations futures. Une manière fictive, certes, mais fidèle. Et plutôt que de nous raconter, il nous fait sentir Auschwitz.
       Quant au personnage principal, ce Juif hongrois dont le nom est allemand et étranger à la fois (Ausländer), il est attachant. Pendant la totalité du film, on reste collé à lui, et ce qu’il ressent, Laszlo Nemes nous le fait ressentir aussi. Sa quête devient également la nôtre : trouver un brin d’humanité dans ce monde barbare, trouver un endroit pour respirer et se recueillir. La seule délivrance possible lui est apportée, selon nous, par la fin.


 Solène Colin, 1ère L

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire